Sunday, November 27, 2022

Roots of federalism

De la légion romaine au fédéralisme Libanais, un essai aux racines de la dévolution

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par Iyad Boustany 2 juillet 2021

Comprendre le fédéralisme et son adéquation a la situation libanaise, revient à appréhender ses concepts sous-jacents et plus encore, la mesure dans laquelle ces concepts épousent la réalité sociale du Liban. La subsidiarité, l’autogestion, la laïcité, le localisme sont les piliers de ce modèle de gouvernance.

Subsidiarité

Cet obscur concept, développé par et pour les légions romaines a transformé le monde et pourrait, éventuellement, sauver le Liban. À une époque où Caton l’Ancien répétait inlassablement «Delenda Cartago Est» et Quinctius Flamininus dirigeait ses armées à la bataille de Cynoscéphales, Rome combattait -sur deux fronts- les deux puissances méditerranéennes de l’époque: Macédoniens et Phéniciens. La flexibilité, pensaient les généraux romains, serait déterminante pour vaincre les armées fortement hiérarchisée et a stricte commandement centralisé. Subsidium, pensaient-ils, le concept par lequel tout centurion serait habilité à prendre toutes les décisions nécessaires, sans recours a sa hiérarchie, y compris l’appel aux unités de soutien, pouvait transformer une défaite en victoire. Ainsi, tout centurion pourrait ajuster ou mettre à niveau ses forces, «scale-up» dirait Nassim Taleb dans un jargon de gouvernance moderne. Plus tard, dans la Carthage romanisée, Saint Augustin a porté ce concept de subsidiarité dans la sphère du socio-politique, puis saint Thomas d’Aquin, et enfin la Réforme protestante qui par la bouche de Johannes Althusius qui, dans Politica en 1614, a vigoureusement défendu la subsidiarité et le fédéralisme. La subsidiarité étant devenue le principe selon lequel les décisions doivent toujours être prises au niveau le plus bas possible ou au plus près des parties concernées. Mais son heure n’était pas encore venue. Le principe avait besoin d’un concept d’accompagnement – Res Publica, République – avant de pouvoir s’imposer comme outil ultime d’optimisation de la gouvernance.

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Cuius Regio Eius Religio

La Réforme protestante ouvre une période de conflit avec le catholicisme, qui ravage l’Europe alors régie en Res Publica Christiana. Une guerre civile dont la solution nécessitait la remise en cause des fondements mêmes de l’organisation sociale. La philosophie politique de la chrétienté se devait d’être réinventée. Une réflexion nouvelle sur l’éthologie de la paix et les fondements de la gouvernance s’imposait. Les solutions superficielles n’étaient plus de mise pour remédier a la «guerre civile allemande», attisée par des divisions religieuses trop profondes et couvrant une géographie désormais trop étendue. La diversité dans le dogme religieux était la nouvelle réalité, redessinant un Saint Empire Romain Germanique désormais morcelé. Seul un concept nouveau qui s’appliquerait uniformément et équitablement à toutes les régions rétablirait la paix. C’est à Augsbourg en 1555 qu’une tentative de trouver une paix basée sur des bases philosophiques solides a été tentée. Un nouveau concept politique a été avancé: Cuius Regio Eius Religio : Au royaume, sa religion. Pour que la paix s’installe, les gouvernés et les gouverneurs devaient partager la même religion.

Laïcité

La laïcité a d’abord été théorisée par Saint Augustin dans la Cité de Dieu (426 AD) dans lequel il explique qu’a l’empereur la gestion de tous les aspects qui «changent avec le temps», le secularum, les aspects séculiers. A l’Église, la gestion du spirituel, «tout ce qui ne changent pas avec le temps». Saint Thomas et les philosophes politiques néo-thomistes ont soutenu une telle distinction entre le domaine de l’église et celui de l’empereur. Sous leur impulsion, cette distinction dans la gestion de la cité, se mua en une expression politique universelle mais à géométrie variable (quoique souvent féodale) qualifiée de Res Publica Christiana. Alors que les clercs étaient mandatés de gérer l’église et les âmes, les laïcs (chrétiens non-clercs) se devaient gouverner les affaires de tous les jours. Le sécularisme et la laïcité, concepts chrétiens s’il en ait, s’émancipent dans le christianisme et non contre lui.

La synthèse

Rerun Novarum, l’encyclique du pape Léon XIII de 1891, a défini les positions de l’Église catholique face aux «choses nouvelles» : le progrès, le développement, le capitalisme, le communisme, la pauvreté et la richesse, les nations et les constructions sociales. En effet, il s’agissait de questions nouvelles. Et pourtant, c’est en recourant à de vieux concepts, que le Pape les a traités. La nation organique, une géographie construite de bas en haut et mise à l’échelle jusqu’à l’optimalité s’était avérée être un cadre adéquat pour permettre le développement du bien commun dans un environnement de valeurs partagées. La subsidiarité, avait prophétisé Léon XIII, était le concept clé sur lequel se construira le développement social dans un environnement politique défini et délimité par le principe de paix d’Augsbourg de 1555. De ces deux concepts a émergé le cadre de paix et de stabilité, instrumental dans la mise en place de la paix civile et la stabilité en Europe. C’est le cadre national base sur les deux principes ci haut qui a ouvert la voie au développement, à l’expansion de la liberté religieuse, à la stabilité sociale, à la tolérance et à la laïcité.

Un lointain terreau familier : le Mont Liban

Le christianisme a porté ces concepts jusqu’aux rives de la méditerranée orientale… et les montagnes du Mont Liban. En effet, les émirs Chehab n’avaient-ils pas ressenti l’impérieux besoin de se convertir au maronitisme pour gouverner les régions très chrétiennes du Mont-Liban. Une application de vivo du Cuius regio Eius religio. La subsidiarité et le localisme étaient également des réalités bien ancrées depuis les Phéniciens, un trait commun renforcé par l’insularité montagnarde. Ces concepts ont été exprimés dans le modèle de la cité-État, et plus tard dans les traits singuliers des habitants du casa délimités depuis les croisades et en application encore à ce jour. La dynastie des Maan ont parfaitement compris ces traits spécifiques des populations levantines, adoptant des règles de gouvernance souples et décentralisées. Il n’en est pas de même des Chahab. L’emprise impitoyable du Prince Bachir Chehab II le Grand le place en choc frontal avec l’esprit insulaire et la mentalité localiste des populations qu’il gouverne. Le rejet farouche de l’emprise centralisatrice du grand prince se terminant par le renversement de la monarchie en 1840 et de l’ensemble du système féodal (1942 et 1864). Le localisme et la subsidiarité trouvent une belle mise en application dans l’avènement des républiques de Zahle (1843) et du Kesrowan (1859) dont la première émerge quelques mois seulement après la chute du Prince. Avec la conversion de Bachir III à l’islam, le pacte (Cuius Regio Eius Religio) qui légitimise l’obédience est rompu et la principauté majoritairement chrétien ne se sentait plus lié à une autorité désormais sans légitimité.

Le XIXe siècle, voit le renversement du système féodal (comme ailleurs en Europe) et les premières expérimentations de modèles républicains démocratiques. Le tissu social du Levant était unanimement considéré comme multinational. Les Levantins eux-mêmes se considéraient comme des nations distinctes. Les Ottomans, l’empire qui dominait le Levant, avaient légalement classé ses sujets par «Millet», mot turc qui signifiait «nations». Enfin les royaumes européens percevaient aussi les diverses populations levantines comme des nations distinctes. Du roi Louis IX à Louis XIV en passant par les Napoléons tous s’adressaient aux différentes nations en tant que telles : qu’elle soit Chiite, Druze ou Maronite. Metternich lui-même n’avait-il pas finalement intitulé la constitution qu’il a rédigée entre 1861 et 1864 « Règlement organique », c’est-à-dire le règlement par les nationalismes organiques. Le Mont-Liban ayant été reconnu comme un pays aux diverses nations. Le modèle fédéral appelé communément «moutasarifiyya» basé sur la subsidiarité et l’autogestion a connu un tel succès que l’historien turc Engin Akarli en est resté perplexe. Au point de libeller cette époque, et de titrer son livre qui la couvre, « la longue paix ». Akarli est allé jusqu’à affirmer que, si la Sublime Porte avait étendu l’application de ces principes de gouvernance aux autres parties de l’empire, il ne se serait pas effondré.

1926 L’année où les patriotes sont devenus des sectaires

Cette réalité sociale multinationale se voit refuser sa reconnaissance en 1926. En effet, la nouvelle Constitution du «Grand Liban» s’écarte gravement de celle de 1864 sur ce point. Cette dernière est «fédérale», décentralisée, consciente des multi-nationalités composant le Liban. La constitution de 1926 est unitaire, administrative, centralisée et inspiré du modèle jacobin français. «Millet» ne signifiait plus «nation», il était traduit par «communauté» et cantonné à la sphère du religieux. Ce n’était plus «d’identité» qu’il s’agissait, mais de «rite». Les étiquettes ont peut-être changé, mais la réalité, non. Les populations étaient alors ce qu’elles sont aujourd’hui : des nations différentes au sein d’un même pays.

La constitution de 1864 avait permis à chaque identité l’espace nécessaire à l’expression collective. Chacune pouvait remonter l’histoire aux racines mêmes de sa genèse et de définir la manière de se projeter dans l’avenir. Le roman national étant l’expression d’une lecture commune du passé, d’une construction consentie du présent et d’une aspiration collective a un certain avenir. Le roman national était comme il se doit d’être, une vision cohérente du monde cimentant les gens autour de valeurs partagées. Rien de mieux qu’un exemple pour appréhender cette notion et sa subtile différence avec le fait historique. Prenons la bataille de Waterloo, par exemple. Les faits historiques sont connus de tous et contestés de personne. Mais est-ce une victoire ou une défaite ? «Une morne plaine» ou un «glorious turf» ? La réponse dépend du point de vue, du roman national. Au Royaume-Uni et en Allemagne, Waterloo est une victoire, mais en France, c’est une défaite. Appliquons le même principe à Yarmouk, aux Croisades, a Fakhereddine,…. Les faits historiques sont les mêmes mais leur lecture diffère. Saints ou démons, amis ou ennemis, alliés ou traîtres, sont définis en fonction du roman national. Le roman national est la façon dont les faits historiques sont tissés pour donner une direction à l’histoire et un sens à la vie. «De l’identité et du sens» écrit l’anthropologue Selim Abou. Au Liban, la communauté est identité et pas (seulement) une foi. Notre histoire (celle de tous les Libanais) épouse celle de nos communautés religieuses. Ces agnostiques ou athées, sont des Chrétiens agnostiques ou athées, Druzes, Sunnites ou Chiites. De plus, nos divers récits nationaux encadrent les esprits de manière à façonner nos visions divergentes du monde. Qui est l’ami? Qui est l’ennemi ? Qui est le martyr et qui est le traître ? D’où venons-nous et où allons-nous ? Quels actes sont vices et lesquelles vertus ? Qu’est-ce qui est licite et qu’est-ce qui est illicite ? Toutes ces questions sont traitées différemment selon le roman national. Selon que vous soyez Chrétien, Sunnite, Chiite ou Druse. Indépendamment que vous soyez croyant ou pas. Enfin, les tentatives visant à supprimer le «communautarisme» sont en réalité, des tentatives dissimulées, de suppression de l’identité. Entraînant inéluctablement la destruction de la communauté et sa disparition.

En transformant «Millet» (nation) en «secte», la constitution de 1926 a tenté d’effacer les nations organiques et leurs identités associées au profit d’une nouvelle idée nationale appelée Liban. L’élite intellectuelle de l’époque a été chargée de proposer un nouveau récit unificateur. Asad Rustom, Jawad Boulos et Fouad E Boustany ont relevé le défi. Les écoliers ont découvert les Phéniciens, ainsi que les émirs unifiant le Levant à l’époque de la Sublime Porte Ottomane. Mais peu sera enseigné sur ces 15 siècles que s’étendait entre une époque et l’autre. Entre la venue du Christ et celle de Qurqumaz. Les identités et les nations organiques devaient être supprimées.

Réalités sociales

100 ans plus tard, ce n’est un secret que d’affirmer que le Liban est un État failli et que tous ses peuples en ont également souffert. Un nouveau modèle est sur le point d’émerger et c’est la dernière chance de le construire sur des principes solides. Ce nouveau modèle est nécessaire pour réduire les tensions et non les augmenter, intensifier la collaboration et non l’entraver, favoriser la paix et permettre la prospérité pour tous. Ce modèle doit être basé sur les deux principes fondamentaux expliqués ci-dessus: la subsidiarité et le cuius regio eius religio. Nous n’avons pas à chercher loin pour trouver application d’un tel modèle, il a bel et bien été mis en application ici au Mont-Liban entre 1864 et 1915. La constitution de 1926 qui s’est départie de ces deux principes, a déclenchée une série d’évènements malheureux, inscrivant le Liban sur une trajectoire historique qui le conduit à une perte programmée. La déconfiture actuelle est notre dernière chance pour un contrat social viable qui favorise la liberté, la coexistence, le développement, la solidarité, la paix et la prospérité. Une telle construction a un nom : le fédéralisme.

Le temps est venu pour une construction constitutionnelle ascendante. Il est temps de revenir à la plus petite entité (la municipalité) et de lui donner les moyens d’exprimer sa volonté. Ces populations labourent les mêmes champs depuis plus de 6,000 ans. Ne leur devons-nous pas le droit de décider de leur propre avenir, de leur propre sort. Vox Populi vox Dei, il est dit. Ainsi soit-il.

J’avais tweeté le 22 juin 2021 : «Les chrétiens du Liban ne seront bientôt plus. Leur civilisation finira en lent délitement. Non pas suite à un massacre surmédiatisé, encore moins lors d’un dernier combat héroïque. L’histoire ne retiendra pas de date fatidique ni quelques glorieux noms: pas de 29 mai 1453, pas de Constantin Paléologue… et pourtant les lumières de Sainte-Sophie s’éteindront. Lentement, épuisée par le temps et la démographie, irrémédiablement souillée dans la honte d’un système corrompu, notre civilisation sortira bientôt de l’histoire.»

Sans fédéralisme, ce tweet deviendra bientôt une prophétie.

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